Le matcha de Chine n’est pas une simple nouveauté : c’est un retour aux sources, un pont millénaire entre passé glorieux et renouveau contemporain. Chaque grain de cette poudre verte raconte une épopée fascinante où tradition ancestrale et innovation écologique composent ensemble un thé d’exception.
L’aventure commence en Chine ancienne, berceau originel du thé en poudre. Dès la dynastie Sui, au VIᵉ siècle, on consommait déjà le « mocha », littéralement « thé en poudre ». Mais c’est sous la dynastie Song que cette tradition atteint son apogée. À cette époque raffinée, les moines bouddhistes explorent une idée révolutionnaire : broyer les feuilles de thé compressées en une poudre fine pour accompagner leurs longues méditations. Fouettée directement dans le bol avec de l’eau chaude, cette poudre devient la boisson des lettrés et de la cour impériale.
Cette pratique traverse ensuite les mers et arrive au Japon au XIIᵉ siècle, rapportée en 1191 par le moine Eisai. Elle y devient un chemin spirituel, un rituel codifié et transmis jusqu’à nos jours. En Chine pourtant, le destin du matcha bascule sous la dynastie Ming. En 1391, l’empereur Hongwu interdit la production de thé en poudre au profit du thé en feuilles infusées. Peu à peu, le matcha disparaît du paysage chinois, tandis qu’au Japon il se préserve, se perfectionne et s’enracine durablement.
Il faut attendre le début du XXIᵉ siècle pour que la Chine redécouvre cet héritage oublié. La province du Guizhou, région montagneuse du Sud-Ouest longtemps discrète, devient le cœur battant du renouveau du matcha chinois. Autour d’Anshun, le terroir offre des conditions remarquables : climat subtropical tempéré par l’altitude, précipitations abondantes, brumes fréquentes filtrant naturellement la lumière, sols riches en minéraux. Un environnement qui rappelle, par bien des aspects, celui des grands terroirs japonais.
Dans ces jardins modernes, le matcha est majoritairement issu du cultivar Longjing 43, sélectionné en Chine pour sa richesse naturelle en acides aminés, sa faible amertume et sa capacité à développer un umami douce sous ombrage. Là où le Japon s’appuie traditionnellement sur le cultivar Yabukita, connu pour sa verdeur franche et sa structure puissante, Longjing 43 propose une expression plus ronde et nuancée : deux lectures d’un même art, différentes mais également légitimes.
Aujourd’hui, le Guizhou abrite certaines des plus importantes unités de production de matcha au monde, notamment à Tongren et Anshun. Les plantations privilégient agriculture durable, innovation technologique et respect des méthodes ancestrales : récolte précoce, ombrage des théiers pour intensifier la chlorophylle et l’umami, étuvage maîtrisé, séchage délicat, puis mouture lente sur meules de pierre. Les matchas du Guizhou sont désormais exportés vers plus de quarante pays, y compris vers le Japon, bouclant ainsi la boucle de l’histoire.
Ce retour du matcha en Chine n’est ni une copie ni une imitation. C’est une renaissance authentique, portée par un terroir singulier et un savoir-faire réinventé. Le matcha d’Anshun incarne cette réconciliation entre mémoire et modernité. Chaque tasse devient un voyage dans le temps, une célébration de l’or vert retrouvé par la terre qui l’a vu naître.